Retours de spectateurs

Territoire de glace

L’hiver des plaines infinies s’invite en plein mois de mai. Ultime spectacle d’une saison placée sous le signe de la variation, Migrations investit la grande salle du Varia, non sans transformer le théâtre en véritable banquise. Par un mariage du patinage et de la danse contemporaine, Nicole Mossoux et Patrick Bonté nous racontent le destin de ces humains, ponctuels immigrés ou nomades éternels, qui survolent les territoires à la recherche d’une demeure favorable. Innovation formelle, poésie picturale et précision chorégraphique font de ces Migrations une grande réussite, qui ravira ceux dont l’esprit se plait à vagabonder d’un paysage à l’autre.

Dès les premiers instants, l’alchimie de la musique et des lumières posent un climat pénétrant. La patinoire semble n’avoir aucune frontière, vaste étendue bleutée qu’enveloppent de longues nappes sonores. Un groupe d’individus surgit dans la brume confuse, le corps droit, tous bien serrés les uns contre les autres. Les oiseaux migrateurs se méfient, ils sont en terre inconnue. Les patins flottent plus qu’ils ne glissent – à peine sur un souffle, tandis que des regards se portent au loin, dans le plus grand silence. Soudain, par un son vif et net, un coup de lame fend l’air froid. L’agitation a brutalement rompu la formation fragile. Constamment, la dynamique oscille entre lenteurs gracieuses et déchainements sauvages. Les déplacements synchronisés – dont on appréciera la grande maitrise formelle – se font et se défont en une seconde : un danseur trace une courbe solitaire dans l’espace, imité ensuite par la nuée de ses congénères.

Le vent de fraicheur qui traverse l’oeuvre s’explique surtout par un patinage atypique, dont les gestes se distancient nettement des figures traditionnelles propres à la discipline. Nul "boucle piqué" ni "triple Axel" : celui-là court frénétiquement sur place, celle-ci tombe sans ménagement. De l’étreinte délicate à la dure confrontation, les attitudes de corps ont été travaillées, de telle sorte que le naturel du mouvement l’emporte sur la technique qu’imposent les patins. La singularité de la chorégraphie constitue certainement l’atout principal de cette production. Du reste, il n’importe pas tellement que le spectateur identifie clairement le sujet de chaque tableau, tant la synthèse des sensations parvient à évoquer ce mélange de curiosité, d’angoisse et d’affection qu’éprouve tout homme qui se jette dans l’inconnu.

En donnant une forme riche et puissante au thème de la migration, Nicole Mossoux parvient à traiter la complexité de son sujet, sans moralisation ni prise de parti. C’est l’exemple même d’un art humble et solide, dont la base technique demeure au service de la puissance évocatrice du mouvement. Sans nul doute, l’aventure de Migrations se poursuivra encore, sur maints territoires et en toute saison.

Charles-Henry Boland, Demandez le Programme / Mai 2012

 

Exploration dansée de nouveaux territoires

Bien plus que satisfaire au simple plaisir de la glisse, Nicole Mossoux imagine une danse innovante sur un support original pour des migrants de toutes sortes, humains ou animaux... (...)

On devine que la version dans un théâtre (avec un "gril de projos" au-dessus de la piste glacée, formant une "boîte noire") a pu permettre des effets lumineux inédits. C’est ainsi qu’il y a des moments où grâce à cette complicité de la lumière, les sept (merveilleux) acteurs-danseurs immobiles semblent en lévitation ; les lignes de leurs patins escamotées, flottant dans l’air, ils semblent prêts à marcher sur les eaux.

À d’autres moments, ils s’élancent "comme un vol de gerfauts hors du charnier natal, fatigués de porter leurs misères hautaines"... un vol rapide en formation serrée et triangulaire d’oiseaux migrateurs. À moins qu’il ne s’agisse de poissons noirs en banc compact, fuyant des eaux inhospitalières ? (...)

Avec un tel spectacle qui fait la part belle à sa propre recherche et à l’imaginaire de chaque spectateur, Nicole Mossoux étonne, enchante, pousse à la réflexion – migration/immigration.

Suzane Vanina, Rue du Théâtre / Mai 2012