Contre Saturne : un cheminement

La mélancolie se tient entre la mort et le désir ;
elle est un désir qui se sait mortel.

Par quels obscurs chemins, par quels détours secrets, un thème grandit-il jusqu'à devenir obsessionnel, jusqu'à ce qu'on ne puisse plus rien faire d'autre que l'aborder de front et  s'en délivrer?

Ainsi, une mélancolie traverse  tous nos spectacles, mais au même titre que les ambiguïtés et les décalages de l'humour: elle ne s'est jamais imposée comme un motif à part entière. Et soudain, voilà qu'elle émerge comme une évidence qui exige qu'on la désosse, qu'on la dépouille de ses apparences, qu'on en définisse l'origine.
Dans le même temps, elle devient un filtre qui nous permet de nous situer vis-à-vis de nous-mêmes, vis-à-vis de notre travail, vis-à-vis de notre époque. Comment sentons-nous la fin de ce siècle? Quelle est l'humeur, l'état d'esprit qui caractérise nos comportements et notre identité? La mélancolie est-elle un sentiment propre à aujourd'hui? Faut-il se laisser porter par elle ou au contraire de réagir contre elle? Et: que signifie réagir contre ce qui, peut-être, est le plus fondamental en nous?

D'où le titre du spectacle et l'adresse à Saturne qui gouverne le tempérament mélancolique.
Saturne: le dieu du temps, du vieillissement, des solitudes négatives.
Saturne: la planète la plus haute, la plus froide et la plus lente que l'on connaissait à l'époque où l'humanité commençait à s'intéresser à la mélancolie et à voir en elle la disposition des hommes qui tentent de s'élever par la connaissance et qui ont la conscience de l'échec inévitable de cette tentative.  C'est-à-dire à la Renaissance, lorsque le néo-platonisme florentin fit de l'infini une préoccupation naturelle de l'homme et non plus l'attribut et le privilège de Dieu...

Ce ne fut pas le moindre trouble alors, lorsque nous nous mîmes à nous documenter et à analyser le sens et l'évolution de la mélancolie, de découvrir  que nous avions sans doute plus d'affinités avec le seizième siècle maniériste et contemplatif qu'avec des conceptions plus récentes, en apparence plus proches (affectives, romantiques).
Dans le cours même du travail, des récurrences, des relations sont apparues, directement ou de façon détournée, qui avaient à voir avec la fonction et l'image que la mélancolie s'est créées à la Renaissance, comme si une perspective historique s'était profilée à notre insu, qui reprenait l'atmosphère de contradiction intellectuelle de l'époque.
Avec les acteurs et les danseurs, cela signifiait attacher une importance particulière à la dualité, aux couples d'opposition ou de complémentarité, laisser se développer naturellement les tensions contradictoires. Et chercher à répondre à ceci: comment concilier l'affirmation de soi et le doute sur soi... et comment l'épreuve de cette dualité crée-t-elle un modèle de comportement sur scène...

Le corps et la mélancolie

Ces questions, en fin de compte, se sont exprimées dans la mise en scène du corps, dans la désignation du corps comme lieu de tous les possibles et comme enveloppe livrée au dépérissement et à la destruction.

Au fil des répétitions, le corps se mit à apparaître comme un point nodal de la notion de mélancolie.

Il devint étrangement clair, d'autre part, que la prégnance de la mélancolie dans nos préoccupations avait à voir avec la complexité, avec l'incertitude de l'être intime: cette sensation que des forces antagonistes, des tensions contraires se disputent notre identité. Et encore: avec le déchirement (comment associer le sens de l'absolu avec l'amertume de ne jamais pouvoir atteindre un quelconque accomplissement).
Il devint étrangement clair que la mélancolie participait, de manière indivise et depuis longtemps, de la nature même de notre travail qui opère sur les confins, à la frontière des genres, dans l'incertain, l’indicible, l'irrésolu...

D'autre part, dépassant la problématique artistique, peut-être y avait-il d'autres raisons pour lesquelles la mélancolie aujourd'hui nous enferre dans ses contradictions: le progrès technique, la communication entre les hommes n'ont jamais été aussi considérables alors que, plus que jamais, l'esprit est confronté à sa propre barbarie et que l'existence humaine, définie en termes de marchandise et de profit, se trouve dans l'impasse, à deux doigts du désastre écologique et moral...