L'oeil et le corps

Dans nos spectacles, rien ne parvient à se maintenir. Les actes et les images n’ont de cesse de mettre en doute la réalité qu’ils présentent : ils n’énoncent qu’une vérité plurielle, à l’instar de nos personnalités en morceaux, qui tente d’introduire l’étrange dans le cœur de l’évidence.

Dans nos spectacles, il n'y a pas d'évidence - seule, l'insistance d'une suggestion. Les gestes, les actions, les déplacements dérivent de pulsions et de fantasmes dont la mise en scène est avant tout une mise en formes, une clarification des sens (afin que l'obscur accède à l'esprit), une organisation du visible (de sorte que l'impalpable nous apparaisse préhensible). 

Depuis le départ, nos références centrales ont appartenu au domaine de l’œil.
Elles eurent à voir avec le regard de peintres et de cinéastes dont l’ascendance tutélaire fut capitale. Rêveurs verticaux, architectes du déséquilibre, réformistes de l’anamorphose, visionnaires en proie au vide, délirants en noir et blanc…

Un jour, il nous est apparu que, si nous avions à nous désigner des précurseurs, il était hors de tout paradoxe que ce fût au sein de l’art plastique et non du théâtre ou de la danse.

S’il nous fallait chercher le plus juste équivalent du principe sensible de notre univers gestuel, et définir le trouble qui nous rend à nous-mêmes l’identité de ce que nous ne savons pas que nous sommes, nous en trouverions un écho anticipé, une source lumineuse et noire, dans l’œuvre de Hans Bellmer.

Que le rapprochement nous soit permis, nous reconnaîtrions chez lui ce vers quoi nous nous tournons sans cesse, les analogies ambigües, les fusions inexplicables, les surimpressions, les transferts, les convergences, les contaminations de rythme… et la façon qu’a le visage de se répandre dans le corps, d’en découdre et d’en recomposer les volumes, mais aussi, la manière qu’a le corps de dire par le genou ce que la bouche ne veut pas proférer, et par le ventre ce que l’oreille ne peut plus entendre.
Dévoilant des aspects et des motifs inavouables, les images de Bellmer se servent du corps comme d’un écran sur lequel les fantasmes des hommes se recueillent et s’éprouvent dans leur vertige, et échappent indéfiniment aux hommes…