La scène de la philosophie est une philosophie sans scène

La philosophie et le spectacle sont des domaines fondamentalement différents, quasi antithétiques. Le spectacle est saisissement d’une image et d’un sens qui frappent au cœur de l’esprit et qui le captent par le corps et la voix. La réflexion philosophique requiert au contraire un arrêt de la durée, un retour indéfini sur soi, où la pensée sans cesse revient sur les formules qu’elle élabore : elle les recompose, les affine et les affute dans une liberté verticale, sans souci d’un rythme obligé de développement. Une idée bouge dans la page, elle nage et brasse des arguments : elle allonge des théories comme on étire le réel pour atteindre son point ultime. Qu’elle soit création de concepts ou méditation sur nos questions fondamentales, l’enjeu de la philosophie est toujours la connaissance, l’analyse autant que l’intuition d’un savoir mis à disposition de la discussion et du raisonnement.

Rien de tel avec la scène, où tout est immédiat, où ce qui est visé est l’émotion, le choc de la présence et l’impact des situations, où toute réflexion s’inscrit dans une action, dans un suspense ou une suspension, mais qui a toujours un rapport avec le temps compté, avec le compte à rebours de la fin du drame.

La scène nous prend à l’estomac. Des siècles d’écriture dramatique ont pu faire croire que l’incarnation des acteurs cherchait à illustrer un texte par un déploiement psychologique pour atteindre l’effet de réel dont a besoin toute narration.
Mais ce qui me semble en jeu tout d’abord, c’est le corps, c’est la chair de la présence, de l’espace et du temps. Cela qui est pourtant artificiel nous arrive pour de vrai, face à nous, et c’est ce rapprochement, cette adresse qui créent le trouble de se sentir ensemble, acteurs et spectateurs, dans une sorte de vertige d’être.

Dans le même temps où l’instant nous remplit de son immédiateté, la mise à distance que l’art implique, sa mise en forme, son tutoiement de l’invisible, nous amènent à transpercer l’immanence de la sensation, à la mettre en perspective, de sorte que la mémoire conserve de ce moment à la fois son choc émotif et son appel à penser notre condition et à rendre lisible notre histoire.
C’est seulement là que la scène rejoint la philosophie, que toutes deux se croisent comme des jumelles qui ont besoin de se séparer pour connaître leur identité, et vivre chacune leur vie.

 

Mettre les mains dans une épaisseur de trouble.

Entretien avec Patrick Bonté réalisé par Wendy Toussaint

- Le travail d'écriture scénique de la Cie Mossoux-Bonté se définit par un rapport spécifique à l'être-en-scène. Dans ton texte, tu abordes les enjeux du corps, de la chair, du temps et de l'espace. Est-ce que cette relation particulière à la scène a été influencée par ta formation philosophique?

L’étude de la philosophie a été une étape importante dans ma formation mais la philosophie n’a jamais pour ma part suscité la première intuition d’un spectacle. Bien que j’éprouve encore aujourd’hui beaucoup de plaisir à aborder des ouvrages de philosophie, je ne pense pas en ces termes au moment de la création. La matière discursive du texte philosophique ne rencontre pas la substance fantasmagorique que nous désirons faire apparaître en scène. La scène a besoin de nos obsessions, de nos délires intimes, de nos fantasmes, je dirais de mettre les mains dans une « épaisseur de trouble ». La philosophie confirme parfois certaines idées et soulève de nouvelles questions mais elle n’est pas à l’origine de nos spectacles.

- Vos derniers spectacles « A Taste of Poison » en 2017 et « Histoire de l'imposture » en 2013, semblent porter un regard critique à propos des simulacres et des dérives des comportements propres à la société contemporaine. Cette réflexion a été portée par de nombreux penseurs de la postmodernité. Certains d'entre eux t’ont-ils influencé au cours de ces créations?

En ce qui concerne l’imposture, ce sujet était présent de loin en loin dans notre travail (notamment dans Simulation au début des années 90).  Mais c’est effectivement dans cette création de 2013 que ce questionnement s’est cristallisé. Le petit choc qui l’avait déclenché avait été pour moi, quelque temps plus tôt,  l’élection de Nicolas Sarkozy en 2007. Comment une telle personne en toc pouvait être élue à la tête d’un pays? Quelque chose clochait dans la fonction symbolique.
Oui, la lecture de Jean Baudrillard, Bernard Stiegler, Dany-Robert Dufour, pour ne citer qu’eux, a fort aiguisé notre regard, mais l’attitude critique que tu évoques vient plutôt d’une observation de notre quotidien : c’est celle que l’on porte intuitivement sur l’époque dans laquelle nous cheminons. Je pense que la matière d’une création provient essentiellement d’expériences de vie, de rencontres, de ressentis, et puis de tableaux, de livres, de films, etc, qui ont éduqué notre vision. Évidemment, nous lisons beaucoup autour des sujets sur lesquels nous travaillons. Notamment pour A Taste of Poison, l’ouvrage lumineux de Roland Gori, La fabrique des imposteurs, nous a énormément apporté quant à la compréhension de cette notion.  Cela nous a permis de mieux situer ce que nous faisions. Nous étions cependant sur un tout autre plan: celui de l'imaginaire, d'une ambiguïté qui permet au spectateur de partager nos propositions, de s'engouffrer avec ses propres projections dans nos images.

- Enfin, ton texte se clôture par le caractère presque intrinsèque au spectacle vivant à avoir cette capacité, je dirais comme moment du politique, de faire naître les conditions de possibilités d'une lisibilité commune de l'histoire. Penses-tu qu'il soit aujourd'hui possible pour la danse de proposer la mise en formes nouvelles d'utopies?

Dans nos spectacles, nous cherchons juste à engager le regard du spectateur. Nous n’avons pas pour objectif de lui dire quelque chose mais plutôt de lui faire dire quelque chose. De maintenir une œuvre ouverte qui puisse provoquer chez lui une envie d’explorer ou de se laisser troubler. La matière scénique peut alors devenir pour le spectateur une pensée en mouvement, même si celle-ci circule masquée dans une image ou qu’elle est présente implicitement dans une attitude, une action. Je dirais que l’art n’a pas à donner « sa » vision du monde ou à lui tendre un miroir, même déformant, mais plutôt à créer des univers.
Souvent, je me demande à quoi servent ces spectacles aujourd’hui, perdus dans le tohu bohu de l’hypercommunication, du surfing généralisé… Mais peut-être que le simple fait de créer, de questionner notre rapport au geste et au corps, de laisser nos doutes et nos fragilités apparents maintient une certaine forme de sensibilité en vie ?

Paru in  « Philoscène. La philosophie à l’épreuve du plateau. » /  Alternatives Théâtrales n° 135