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La force douce et rude des Miniatures

Au Festival international des Brigittines, en 2015, Nicole Mossoux et Patrick Bonté dévoilaient Vice Versa, la première pièce courte d’une série de futures Miniatures, à présent dévoilées aux Brigittines.

Frauke Mariën et Shantala Pèpe, deux des interprètes fidèles de la compagnie, ondulent en parallèle dans cette traversée lancinante. Avec ses avancées imperceptibles, ses reculs imprévus, ses ruptures soudaines, ce jeu de profondeur, du fond du plateau à l’avant-scène, déteint sur le propos : résister par la douceur aux douleurs qui régissent le monde. En moins de 20 minutes, nous voilà emportés dans ce merveilleux et tragique paradoxe, où la beauté inclut le pire, pour mieux le transcender.
La bande-son n’est pas étrangère à la sourde séduction de Vice Versa, dont les oscillations épousent la mélopée médiévale des Anneaux de Marianson (voix de Michel Faubert, orchestration de Jérôme Minière, montage de Thomas Turine).

Les replis de l’inexploré

Trois autres pièces brèves (un quart d’heure tout au plus) sont venues s’ajouter à celle-là pour former une soirée composite et cohérente, traversée par l’étrangeté, la sensibilité, l’inexploré que sonde le tandem de créateurs depuis plus de trente ans.

C’est Alecto qui ouvre la soirée. Une chaise perchée sur un petit piédestal, et une silhouette coiffée d’un entrelacs évoquant Méduse. La pâleur du teint contraste avec les mains dont l’extrémité semble rongée par l’obscurité, tandis que bientôt se révèlent des épaules hérissées d’épines. Vilma Pitrinaite campe une divinité vengeresse et têtue dans ce solo vénéneux. La menace gronde.

Présenté naguère au festival XS du National, Alban met en scène une créature entre le guerrier, l’oiseau et la sirène. Victor Dumont donne corps à ce lent et captivant combat où s’insinuent les pulsions de vie et de mort.

L’ensemble se clôt de manière plus ludique, avec (At) the Crack of Dawn - qui réunit les trois danseuses dans une sorte de sabbat fantasque, mi-pimpant mi-inquiétant. Avec ici encore des costumes signés Patty Eggerickx.

La lumière qui sculptait les corps sur fond noir dans les trois premiers opus en dessine, dans celui-ci, les contours à contre-jour. Mais la blancheur de l’aube qui vient n’efface jamais vraiment les sombres solitudes qui la peuplent…

Marie Baudet, La Libre / Octobre 2018

 

Miniatures est le nom donné à un regroupement de quatre récits chorégraphiés par Nicole Mossoux et Patrick Bonté entre 2016 et 2018. Travaillant fortement sur le corps transformé, sur l’importance de la mise en lumière, et sur la musicalité du geste, ces petites pièces vont directement à l’essentiel, avec une obligation de concision qui les rend précises et frappantes (...).

Alecto d’abord, créé en 2018, est un solo, qui a la particularité d’être dansé assis. Vilma Pitrinaite y campe une divinité antique, sombre et inquiétante, qui ne se dévoile que progressivement. Son inhumanité se trahit dans ses mouvements prédateurs et peu naturels, autant que dans les différences que son apparence entretient avec le corps humain: la tête couverte de dreads blanches qui font penser à des serpents, les épines qui couvrent divers endroits de son épiderme. Sa danse est lente, reptilienne, avec quelque chose d’une vénéneuse séduction.

Vice Versa est la plus ancienne des quatre pièces, puisqu’elle fut présentée pour la première fois au public belge en 2015. Duo pour deux danseuses, il s’agit d’une danse presque rituelle, hypnotisante, où le balancement des hanches de Frauke Mariën et de Shantala Pèpe se fait au son de Les anneaux de Marianson, chanson aux accents médiévaux mise en paroles par le conteur québécois Michel Faubert, et mise en musique par Jérôme Minière qui y ajoute un accompagnement de choeurs sourds et de sons électro. L’alliance du tout donne un résultat fascinant, la musique lancinante donne un tempo grave à la danse, et les paroles âpres donnent lieu à des ruptures brutales dans la chorégraphie. Les déplacements, d’abord contraints à fond de scène, se déploient progressivement dans un couloir de lumière qui amène les danseuses jusqu’aux premiers rangs du public. Beau et presque oppressant.

Alban vient en troisième lieu. Solo créé en 2017, la pièce construit un univers très fort autour du danseur Victor Dumont, qui se meut torse nu et vêtu d’une grande jupe. Le travail sur le corps, encore une fois, est très présent, le jeu avec les lumières, très découpées, lui permettant d’escamoter certaines parties de son corps dans l’obscurité, pour mieux détacher celles qui restent en lumière, avec des effets magnifiques. Une pièce à l’énergie concentrée, toute en mouvements lents et tendus, en torsions et rotations. La musique, qui flirte avec la musique concrète, fait intervenir des bruits de la nature: écoulement de l’eau, choc des pierres les unes contre les autres… Cela donne, en contrepoint à la danse très intense au point qu’on pourrait la dire torturée, une sorte de magie primitive et tellurique. Terriblement beau.

(At) The Crack of Dawn enfin vient clore la série. Création 2018, il s’agit d’un trio formé par les trois danseuses des pièces précédentes. Plus drôle et plus léger que ces dernières, elle se déroule sur un fond blanc, les silhouettes des danseuses se découpant à contre-jour. Les trois personnages se cherchent, avec des gestes inquiets, se trouvent et se retiennent, s’agrippent dans la semi-obscurité. Les mouvements sont fébriles, le déséquilibre souligne la fragilité des corps. Quand les trois se sont finalement dépouillées de leurs robes et de leurs chaussures, elles arrivent à établir comme un dialogue. Le surgissement final de la lumière les surprend à moitié nues, le groupe tournant le dos à fond de scène. Le dernier regard qu’elles jettent au public, inquiet, fait penser à celui d’animaux sauvages surpris par les phares d’un véhicule.

L’ensemble des quatre pièces dansées se tient par des dénominateurs clairs. D’abord, la recherche de l’expressivité corporelle malgré un plateau nu et un temps extrêmement réduit. On retrouve également une soin particulier apporté aux lumières, en ce qu’elle découpent l’espace (Vice Versa) ou en ce qu’elles servent à métamorphoser la perception des corps (Alban, Alecto). Le corps transformé, inattendu, plus-qu’humain, est également un fil rouge qui relie certaines des pièces.

Mathieu Dochtermann, TouteLaCulture.com / Octobre 2018