Retours de spectateurs

Aux confins de l’étrange et du surnaturel


Voilà un nouveau spectacle signé Nicole Mossoux et Patrick Bonté au sein duquel on retrouve l’atmosphère étrange et mystérieuse, quasi-surnaturelle qui auréolait leurs premières œuvres (Les dernières hallucinations de Cranach l’Ancien, Les petites morts, La dernière tentation). Miniatures se compose en fait de quatre petits joyaux chorégraphiques aux confins de la danse et du théâtre, composés indépendamment les uns des autres et réunis pour la circonstance. La soirée s’ouvre sur Alecto, un solo aussi fantasmagorique que poignant créé tout dernièrement aux Brigittines à Bruxelles et magistralement interprété par Vilma Pitrinaite : cette euménide incarne l’une des divinités vengeresses de la Grèce antique chargées de châtier implacablement les auteurs de crimes impunis, de pourchasser sans relâche leurs commanditaires, de persécuter inlassablement les meurtriers. Tout droit sortie des enfers, perchée sur sa chaise dans une posture hiératique, cette gorgone qui émerge de la nuit, de par son regard inquisiteur et incisif et sa gestuelle torturée, va petit à petit vous fasciner puis vous culpabiliser et vous glacer le sang au point d’éprouver un salutaire sentiment de soulagement lors de sa sortie de scène.

Second volet de ce spectacle, Vice versa, créé au Festival international des Brigittines, en 2015, est une pièce tout aussi brève mais non moins poignante qui évoque la démence mais aussi la connivence et la complicité de deux femmes, alias Frauke Mariën et Shantala Pèpe, deux fidèles interprètes de la compagnie, sur une étonnante chanson nostalgique, épique et tragique des Anneaux de Marianson avec la voix de Michel Faubert et l’orchestration de Jérôme Minière. Cette comptine lancinante d’essence moyenâgeuse, qui allie douleur et résignation tout comme l’Erlenkönig de Goethe auquel elle fait penser, est servie par une chorégraphie chaloupée répétitive et très suggestive, évoquant les effets et ravages de la violence qui règne un peu partout dans notre monde. Ce duo se veut en fait une réaction pacifique à ce mal qui ronge l’univers mais il s’avère impuissant à l’enrayer.

La troisième pièce de ce programme, créée à Bruxelles au Festival XS du Théâtre National de la Communauté française de Belgique en mars 2017 est un solo tout aussi étrange, Alban, sur une bande son remastérisée d’après Jürg Frey. Cette œuvre met en scène un « homme-fleur aux tentacules carnivores » aux prises à un combat contre lui-même, tiraillé par les pulsions de vie et de mort qui parsèment son adolescence, désir de vivre opposé au désir de mourir et au suicide, apanage de l’effondrement de son organisation psychique. Là encore, une œuvre puissante qui force la réflexion et qui atteint son paroxysme dans les dernières minutes, magistralement interprétée sur scène par Victor Dumont. Une lutte perpétuelle captivante aux relents de profonde souffrance intérieure dans l’infinie mélancolie de la partition musicale.

Le spectacle prenait fin d’une manière plus ludique avec un trio féminin, (At) the Crack of Dawn, autrement dit À l’aube, œuvre qui évoque les frasques aussi chaotiques que déjantées d’un trio de jeunes filles délurées sur une plage au petit matin. Un contre-jour du plus bel effet découpe leurs corps sur le bleu du ciel à l’aube naissante et met en valeur leur sensualité autant que leur sculpturale silhouette en mouvement.

Jean-Marie Gourreau, Critiphotodanse / Octobre 2018