Retours de spectateurs

Ce qui m'aurait intéressée : découvrir comment se fabrique un tel spectacle. La synchronicité des déplacements, la perfection des croisements de filins et de corps, la coincidence des rythmes de chacune, par quels signes invisibles, quels repères musicaux, de lumière...

Oh! comme c'était beau!

Quand je parlais de la "vision de la femme" : en voyant Nicole Mossoux, je me dis que les trois femmes sont un peu elle, sans doute (je la connais peu, elle est très attirante, pas seulement par les créations). Ce que j'aime: la détermination et la vulnérabilité, l'intensité et la fluidité, une froideur douce, le balancement régulier, toujours plus puissant, ou plus rapide, mais aussi la versatilité, les retournements, spasmes. La balancoire de la petite fille, la femme pendue, la secrétaire, la sportive, la lionne-gazelle-oiseau-primate, courir et voler, pendre, se pendre, retourner sa veste, le gris et le rouge intense à l'intérieur, tout ce qu'on fait avec un vêtement, même jeté sur le sol, les manches que l'on croit impossible à dissimuer et qui tout à coup deviennent "tournure" (on dit ça je crois) pour étoffer une sorte de jupon court écarlate. Aller plus vite que nous, plus vite que tous, pour rester dans l'envol, dans la création, sans que personne ne vous fasse "tomber", sans la lourdeur de la passion, de la compassion, sans violence ni tension, dans la légèreté de l'esprit. Où est ce lieu de moi que je cherche? quel est le secret de ces femmes? Faut-il faire du yoga, de la méditation, du chant, de la danse? Oui, cela doit avoir à faire avec l'usage du corps (comme Nicolas Bouvier disait : l'usage du monde). Les mots, quel piège.

Caroline Lamarche

 

Le spectacle aux Halles est un véritable enchantement: impossible de ne pas se sentir emporté dans une intense participation à ces balancements, tournoiements, courses, virevoltes, acensions, descentes, planers,  allers, venues, envols, atterrissages: voilà qui fait comme par magie  dépasser l'envie si enfantine, si physique, de vivre ce rêve de mobilité à la place des choreutes!  Dépassée, oubliée cette jalousie, parce que je ne suis plus en face d'un "spectacle", mais littéralement  incorporé par la danse, le mouvement, les voix, les sons. Violente énergie déployée sans anarchie. Et cela, porté par  quel accord, quelle synchronie avec la musique, avec ces musiciens vivants, vibrants, ces voix risquées, affirmées! Une forme de plénitude, rarement éprouvée, dois-je le dire, parce que l'attente, l'espoir, le désespoir d'être saisi, transporté, désorienté, bouleversé sont tellement démesurés (chez le spectateur  impatient que je suis) que parfois je désespère de vivre l' expérience de me sentir  rapté sans réserve ni arrière-pensée, sans  être distrait par une petite  chanson têtue, sceptique,  critique dans un coin de la tête.

Jean Florence, Psychanalyste

 

"L'histoire est en boucle. Nos cycles de vies font des cercles. Les mouvances émulent le mouvement. Les circonvolutions de nos cerveau ne mènent pas à notre libération, loin de là. Sommes nous les pantins ou les marionnettistes ? Les deux ? Dissonances qui résonnent aux miroirs d'alouettes en tailleur, silhouettes familières volubilement distantes. Le cercle du temps le cirque de nos vies... Le son ici ride la symbiose qui peine à s'établir, devrait-il réunifier? L'envol d'un doute. La scène de votre ballet volant, un cercle encore, donne l'espoir de l'envol. Mais serait-il salutaire ?"

Christian Provaux

 

La trouvaille : écrire une chorégraphie aérienne pour souligner la musique troublante, cinétique, de Scelsi. Suspendues par des filins, trois danseuses en tailleur gravitent et gravent des tableaux dans les airs, suggérant aussi bien pendaison que séduction. Un basculement vers la performance serait attendu : il ne viendra pas. Danseuses elles sont, danseuses elles resteront, distordant les notions d’espace et de temps.
Cette surprenante géographie mue les gestes les plus simples en images irréelles.
Courir sans sol, croiser les jambes sans chaise... danser sans appui. Fort loin de la barre fixe, le parti pris très contemporain dessine un spectacle contemplatif, onirique, qui gomme de notre dictionnaire les mots allongé, assis, debout. Coiffées et habillées à l’identique, lorsque leurs mouvements se synchronisent, les danseuses livrent une image triplée, défalquée, spectrale, comme provoquée par un trouble visuel, un croisement de courants d’air chaud et d’air froid, nimbe éblouissant qui accueille un troisième monde, dont on sait qu’il n’existe pas, mais si magnétique que le plaisir l’emporte de se laisser duper par l’illusion d’optique. Récompense : la persistance rétinienne. 

Mélanie Drouère, pour Arcadi